Jeux de cul & Futaporn
Avertissement de contenu
Ce chapitre parle de pornographie, de jeux sexistes, de bites et de fétichisation des femmes trans
Jeux pornographiques
J’ai été exposée tôt à la pornographie. Je me souviens de M., un garçon au collège. M., qui était alors mon ami, se moqua un jour de moi parce que je n’avais jamais regardé de porno. J’avais alors douze ou treize ans. Offusquée, j’étais donc allée en regarder, pour ensuite rapporter à M. les noms des vidéos que j’avais visionné. M., en infini salopard, m’humilia alors en répétant à autrui que j’avais regardé des vidéos pornographiques. Malgré cela, j’ai continué d’en regarder par la suite. Progressivement, la pornographie s’installait dans mon paysage mental.
C’était aussi une époque où les jeux flash existaient encore. J’ai pu baigner dans la période tardive des jeux Flash des années 2010, ces fameux jeux gratuits en ligne qu’on pouvait jouer sur navigateur, sans avoir recours à une installation. J’ai fini par découvrir des jeux flash pornographiques, et à y jouer honteusement la nuit en m’assurant d’effacer l’historique pour n’en laisser aucune trace. Les jeux pornographiques sur lesquels j’étais tombée étaient les jeux Meet N’ Fuck.
Meet N’ Fuck est une longue série de jeux pornographiques flash de mauvais goût, pompant assez souvent des licenses connues de jeu ou de films pour en faire des parodies hypersexualisées (Star Wars, Mario, Zelda, Pokémon…). Ces jeux sont générallement assez courts et se présentent souvent sous une forme proche du visual novel, ponctués par des scènes de sexe se finissant toutes par une éjaculation. Le héros est systématiquement un personnage masculin, dans un univers dépourvu d’homme (ou s’il y a un homme, c’est généralement un ennemi ou bien un personnage qui passe au second plan) et dans lequel il n’y a que des femmes à la poitrine si grosse et aux proportions si excessivement sexualisées et tordues que c’en est embarrassant. Par une quelconque justification scénaristique (le héros est l’élu sacré, son sperme est magique, c’est le seul mâle fertile, il hypnotise les femmes, le héros a été gentil et donc a le droit à sa récompense…), tous les personnages féminins vont chercher à baiser avec le héros et à se faire pénétrer par lui. Les jeux des incels par excellence.
Les jeux Meet N’ Fuck sont représentatifs de beaucoup de jeux pornographiques flash et leur construction est la même que celles des vidéos porno mainstream : préliminaire < masturbation < pénétration < éjaculation. Il existait également des jeux de torture sexuelle, qui consistaient à manipuler un personnage féminin, la déshabiller, la blesser et la violer ; fidèlement à la culture trash, scatologique, sexiste et extrême de certains jeux et animations flash.
Les jeux pornographiques sont généralement des jeux de dating dénudés : alors qu’un jeu de dating implique de construire une relation avec un personnage pour ensuite, éventuellement, accéder aux scènes de relation intime ; le jeu porno saute de la case « faire connaissance » à la case « baise » en un quart de seconde. Le but du jeu porno est clairement identifié : accéder aux scènes de sexe / avoir du sexe avec les personnages. Toute construction scénaristique autour est anecdotique.
La pornographie a cela de particulier qu’elle est un « dispositif masturbatoire virtuel »1, c’est-à-dire un dispositif qui consiste à stimuler les mécanismes musculaires et biologiques qui régissent la production de plaisir. La pornographie mainstream ne crée ni de l’empathie, ni de la relation. La pornographie théâtralise l’acte sexuel en le dépouillant de tout contexte socio-affectif. Par ailleurs, la pornographie est sans doute le domaine dans lequel le zoom est le plus pratiqué : l’image est rapprochée, pénétrante, comme pour emmener læ regardaire au centre de la masturbation, du sexe, du plaisir.
La pornographie est une réprésentation du sexe et d’actes sexuels dépouillés de tout ce qui n’est pas corps pénétrant/pénétré. La pornographie est une fellation. Un saut. C’est une consommation directe et rapide, un plaisir immédiat. Et c’est en cela qu’elle peut s’avérer addictive.
On peut remarquer que, à l’instar des vidéos porno mainstream, les héros masculins de jeux porno sont systématiquement limités au rôle du pénétrateur. La seule raison de leur présence est d’assurer le caractère hétérosexuel du jeu et d’assurer la présence d’un phallus à l’image. Leur corps et leur attitude, à l’exception de leur bite, ne sont jamais érotisées. Au contraire : leur corps s’efface le plus possible pour que le joueur, présumé masculin hétérosexuel, puisse s’y projeter.
De l’autre côté, les héroïnes féminines de jeux porno semblent présenter davantage de possibilités différentes : elles peuvent occuper le rôle de séductrice, de pénétrée, mais aussi de dominante ou même de pénétratrice. Par exemple, dans le jeu Elana, Champion of Lust2, læ jouaire incarne le personnage d’Elana, une elfe dotée d’un don magique pour la luxure et le sexe. Le jeu prend place dans un univers médiéval fantastique où le royaume entier s’est vu privé de luxure et de passion par un roi dément et ses sorciers maléfiques. Le but d’Elana est donc de séduire et d’allumer le plus de personnes possibles pour que la population redécouvre son désir perdu. Bien qu’Elana donne quelques fellations de ci de là, elle n’occupe pas le rôle de pénétrée : son but est d’exciter autrui et de faire en sorte que les gens fassent l’amour ensemble.
Le corps féminisé est majoritairement érotisé, et bien que cela implique sexisme et rapports de domination, cette érotisation peut également être source de pouvoir.
Futaporn
Nous avons vu que le corps féminisé était le centre de l’attention érotique dans la pornographie d’une part, et que le corps masculinisé se résumait à son pénis en érection — obsession absolue — d’autre part. Un point culminant de cette pornographie mainstream hétérosexiste est représenté par le futa porn, que je nous propose de détailler dans ce qui suit.
« Futanari » est un mot japonais qui sert traditionnellement à désigner une personne intersexe possédant à la fois des organes génitaux « mâle » et « femelle ». Le mot est repris par la pornographie japonaise à partir des années 1990 : dans ce contexte, il décrit spécifiquement des femmes dotées d’une énorme bite, principalement dans le milieu du hentai.
Cela va sans dire : le porno futanari est une fétichisation extrême des femmes trans qui est très éloignée de leur réalité. De nombreuses autres catégories porno existent rien que pour les femmes trans : shemale, ladyboy, dick-girl, T-girl, tranny, traps, etc. La plupart de ces termes insistent sur la présence du pénis sur un corps féminin.
Les futa sont donc des personnages féminins au corps excessivement féminisé et sexualisé (ventre plat, énorme poitrine, énorme cul, grosses cuisses, etc.) dotées d’une bite excessivement grosse. Ces personnages sont systématiquement des pénétratrices dominantes : soit elles pénètrent des femmes cis, soit elles pénètrent d’autre « futa », soit elles pénètrent (beaucoup plus rarement) des femboys (garçons féminisés). En tous les cas, elles pénètrent et éjaculent partout. Et quand elles ne pénètrent pas, c’est qu’une autre « futa » les pénètre.
La présence d’une énorme bite en érection transforme ces personnages féminins en dominatrices éjaculatrices, un rôle traditionnellement rattaché à la masculinité. Le corps futa résout l’éternelle frustration pornographique hétéro-masculine : celle d’être obsédé par les corps féminisés et par les phallus en même temps. Ne nous mentons pas : la pornographie mainstream, adressée aux hommes hétérosexuels et cisgenres, est tapissée de pénis en érection. Les hommes semblent raffoler de bites, ou en tous cas d’images de bites. Mais aimer les bites, pour un homme, ne serait-ce pas un peu pédé ? S’avouer cet amour des bites, ne serait-ce pas mettre en danger sa propre masculinité ? (notez bien le ton sarcastique de ces deux dernière questions, j’adresse toute mon affection pour les hommes gay, bisexuels ou pansexuels qui aiment sincèrement les bites). Le corps futa est la réponse à cette frustration : une bite sur un corps de femme. Le « meilleur des deux mondes ». La popularité grandissante du porno futa ou shemale témoigne de cet intérêt.
Sur PornHub, la catégorie porno « Shemale » comporte près de 15 000 vidéos, soit plus que pour les catégories « pour femmes », « BBW » (Big Beautiful Women) et « bondage » combinées. Cette catégorie dépasse même, en nombre de vidéo, d’autres genre populaires comme le sexe brutal, les orgies ou les vidéos webcam. Le site adultempire.com a déplacé le contenu « T-girl » de la catégorie « gay » à la catégorie « hétéro », augmentant leurs vues de 50%. Sachant que l’essentiel des contenus pornographiques sur internet est consommé par des hommes, il est donc à conclure que le porno trans remplit majoritairement un fantasme de l’hétérosexualité masculine3.
L’une des conséquences de cela est que beaucoup de gens découvrent l’existence des femmes trans à travers la pornographie, et que la pornographie représente la sexualité des femmes trans (et de toute autre femme par ailleurs) de manière fétichisée, fantasmée et dirigée. La fétichisation est un phénomène qui est à la croisée de l’objectification et du désir : il y a fétichisation lorsqu’une catégorie de personne est désirée, et dans un même processus objectifiée4 : dépouillée de sa propre volonté, ses propres désirs et de son libre arbitre. Bien sûr, la représentation de la sexualité des futa diffère radicalement de la sexualité concrète des femmes trans.
La fétichisation pornographique des femmes trans s’inscrit dans un cadre plus global de méreprésentation de celles-ci, de clichés transphobes et de fantasmes erronés imaginés par des hommes cisgenres au détriment des femmes trans.
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Paul B. Preciado, Testo Junkie: Sexe, drogue et biopolitique, ed. Grasset, p. 213, 2008 ↩
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Knot Games, Elana, Champion of Lust: Chapter 1, Flash, Newgrounds, 2016 ↩
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Why Trans Porn is Hugely Popular Among Hetero Men, Alternet. Note : Je n’ai pas été en mesure de retrouver l’article en question, lui-même cité par Natalie Wynn dans Are Traps Gay? [en ligne], Contrapoints, Youtube, janvier 2019 ↩
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Chère lesbienne biphobe [en ligne], Queer Chrétien(ne), Youtube, 17mn, novembre 2020 ↩
Capture d’écran du jeu Meet’N’Fuck: Ocean Cruise
Capture d’écran du jeu Meet’N’Fuck: Road Trip. À chaque étape de dialogue, au moins une des propositions est un harcèlement sexuel. Ici, à « Il n’y a personne sur cette route ! Je vais te violer jusqu’à la mort !», le personnage féminin répondra « Oh non ! Va t’en ! » et l’histoire continuera sans problème.
Écran de combat dans Elana, Champion of Lust: Chapter 1. Elana, à gauche de l’écran, doit arracher les vêtements de ses adversaires pour ensuite les faire jouir afin de gagner le combat.